Ile Maurice: Anthony Leung Shing – «Après 12 mois, l'argument de l'héritage économique s'érode»

Alors que la croissance économique de Maurice est projetée à 3,2 % en 2025, les interrogations se multiplient sur la capacité du pays à dépasser une trajectoire de simple stabilisation pour engager de véritables transformations structurelles. Gouvernance économique, finances publiques, réforme des pensions, tensions salariales, inflation, attractivité et intelligence artificielle : le patron de PricewaterhouseCoopers (PwC) livre une lecture lucide et sans complaisance des défis auxquels l’économie mauricienne est confrontée.
Selon la dernière édition des «National Accounts», la croissance économique est projetée à 3,2 % du PIB en 2025. Une croissance avoisinant les 3 % ne risque-t-elle pas de simplement maintenir la situation actuelle, sans permettre à Maurice d’engager les réformes structurelles nécessaires pour accéder durablement au statut de pays à revenu élevé ?
Une croissance autour de 3,2 % en 2025 signifie surtout «stabiliser» plutôt que transformer. À ce rythme, Maurice peut préserver l’emploi et le niveau d’activité, mais les réformes structurelles demandent un surplus d’investissement et d’exécution.L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) anticipe d’ailleurs un scénario de croissance modérée, avec 3,2 % en 2025 et 3,4 % en 2026, dans un contexte de ralentissement de la construction et d’effets de taux d’intérêt plus élevés.
Le défi n’est donc pas seulement le taux de croissance, mais la qualité de cette croissance : plus de valeur ajoutée, plus d’exportations de services à forte marge et une capacité plus rapide à «transformer» l’économie. Mais après 12 mois, l’argument de l’héritage s’érode.
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À la lumière du diagnostic posé dans «The State of the Economy», publié en décembre 2024, quel regard portez-vous sur les actions économiques entreprises par l’Alliance du changement en 2025 ? Après une année à la tête du pays, peut-on encore invoquer l’héritage économique de l’ancien régime pour expliquer les difficultés actuelles ?
Le diagnostic présenté dans The State of the Economy en décembre 2024 insistait sur la fragilité des équilibres et la nécessité de décisions rapides. Un an plus tard, le sentiment dominant est celui d’un décalage entre l’intention et l’exécution : certaines mesures ont cherché à protéger le pouvoir d’achat (exemple : mécanismes de stabilisation des prix), mais la dynamique de confiance n’a pas été suffisamment reconstruite.
Peut-on encore invoquer «l’héritage» ? Partiellement, car une partie des déséquilibres est héritée. Mais après 12 mois, l’argument de l’héritage s’érode. La crédibilité d’un gouvernement se mesure désormais à sa capacité à décider, à nommer rapidement, et à donner un cap économique clair et lisible. C’est surtout sur l’exécution et le rythme que l’attente est aujourd’hui la plus forte.
Quels sont, selon vous, les principaux défis économiques auxquels Maurice est aujourd’hui confrontée, tant sur le plan conjoncturel que structurel ?
Au-delà du cycle mondial moins porteur, Maurice souffre surtout d’une économie à forte friction. Le temps perdu dans les procédures, les incertitudes réglementaires, l’accès aux devises agissent comme une taxe invisible sur la croissance. Structurellement, l’enjeu n’est pas seulement la productivité horaire, mais la productivité effective du système.
Dans un monde où le capital est mobile et le talent rare, les pays qui gagnent sont ceux qui réduisent les frictions, accélèrent les décisions et offrent une cohérence du cadre économique. Pour Maurice, la réforme clé est donc moins idéologique qu’opérationnelle ; un point souvent sous-estimé est la fluidité des décisions publiques: dans une petite économie, la lenteur administrative se traduit vite en frein à l’investissement.
Le portefeuille des Finances est assumé par le Premier ministre. Compte tenu de l’ampleur de ses responsabilités, ne serait-il pas opportun de confier ce ministère stratégique à un ministre des Finances à part entière ?
Le fait que le Premier ministre cumule le portefeuille des Finances peut donner un signal de priorité politique. Mais, dans la pratique, la politique économique exige une présence quotidienne : arbitrages budgétaires, dialogue avec le secteur privé, suivi des réformes fiscales, coordination avec la Banque centrale et pilotage des réformes structurelles.
Dans un contexte où les finances publiques sont au coeur des préoccupations et où la confiance dépend aussi de la vitesse d’exécution, confier les Finances à un ministre à part entière peut renforcer la capacité de delivery, la redevabilité et la continuité technique. Le point n’est pas institutionnel ; il est opérationnel : plus la machine économique est complexe, plus il faut un pilotage dédié, lisible et en interaction permanente avec le secteur privé.
La réforme de la pension universelle, avec le relèvement de l’âge d’éligibilité de 60 à 65 ans, reste la principale mesure structurante du nouveau gouvernement, celle qui est toujours contestée par les syndicats et les forces vives du pays. Y voyez-vous néanmoins une logique économique et budgétaire, notamment au regard du vieillissement de la population et des contraintes pesant sur les finances publiques ?
Sur le fond économique, relever progressivement l’âge d’éligibilité répond à une réalité : la population vieillit, la durée de versement s’allonge et la pression sur les finances publiques augmente. Le raisonnement budgétaire est donc compréhensible.
L’enjeu est la justice et la transition : il faut adapter les mesures pour ne pas pénaliser les travailleurs exerçant des métiers éprouvants, prévoir des mécanismes d’accompagnement et renforcer l’employabilité des 55-64 ans. Le débat ne devrait pas être «pour ou contre», mais «comment»: un calendrier crédible, des filets sociaux clairs et une communication transparente. Sans cela, une réforme structurelle économiquement correcte peut être rejetée socialement et perdre l’objectif recherché : restaurer la soutenabilité et la confiance.
Le mois de décembre est traditionnellement marqué par une forte injection de liquidités dans l’économie, notamment à travers le paiement du 13e mois et des bonis de performance. À cela s’ajouteront, en janvier 2026, la compensation salariale ainsi que des ajustements salariaux pour les fonctionnaires, à la suite de la publication du rapport du Pay Research Bureau (PRB). Avec plus de Rs 25 milliards de masse salariale injectées dans le circuit économique, existe-t-il un risque réel de spirale inflationniste ?
Oui, il existe un risque. Décembre et janvier sont déjà des mois de forte injection d’argent avec le 13e mois, le bonus et la compensation salariale. Si l’on ajoute l’application du PRB, même étalée, cela peut créer une poussée de demande, surtout si l’offre est contrainte. Des annonces récentes évoquent une mise en oeuvre partielle en janvier 2026, puis un phasage ultérieur. Le PRB lui-même parle d’une hausse moyenne pondérée estimée à 15,3 %. Pour limiter l’effet inflationniste, il faut synchroniser : phasage, ciblage et politiques d’offre, sinon la hausse nominale peut être absorbée par les prix.
Les syndicats du secteur privé s’appuient souvent sur la publication du rapport du PRB, tous les cinq ans, pour réclamer un réalignement salarial, estimant que certaines catégories de fonctionnaires sont nettement mieux rémunérées. Peut-on s’attendre à une montée des revendications salariales dans le secteur privé ?
Historiquement, le PRB crée un effet d’ancrage : les revendications dans le privé montent, surtout dans les secteurs où la maind’oeuvre est mobile et rare. Cette fois, l’effet peut être plus fort, car le coût de la vie reste élevé et les écarts perçus peuvent se creuser. On peut donc s’attendre à des négociations plus tendues, davantage de demandes de «rattrapage» et une recherche de solutions mixtes: rémunération variable, avantages non salariaux, flexibilité et surtout, montée en compétences pour justifier des hausses durables.
L’enjeu central sera d’éviter une spirale salaires-prix qui affaiblirait la compétitivité. Il faudrait donc canaliser ces ajustements salariaux vers des accords équilibrés, fondés sur la productivité, la formation et le dialogue social, plutôt que sur des hausses généralisées non soutenables.
L’Alliance du changement a été élue sur la base de promesses visant à maîtriser le coût de la vie, notamment par la stabilisation de la roupie, et à lutter plus efficacement contre la prolifération de la drogue à l’échelle nationale. Êtes-vous satisfait de la manière dont ces deux dossiers sont actuellement gérés ?
Sur le coût de la vie, il y a des efforts visibles avec les mesures pour stabiliser les prix sur des produits essentiels, mais l’expérience quotidienne des ménages reste celle d’un pouvoir d’achat sous pression. La stabilité de la roupie dépend de facteurs externes et de la crédibilité macroéconomique ; elle ne se décrète pas, elle se construit via discipline budgétaire, confiance et entrées de devises.
Sur la drogue, c’est un sujet de compétitivité sociale autant qu’économique et surtout, de l’attractivité du pays. Elle influence la perception de la sécurité, la qualité de la main-d’oeuvre et la confiance des investisseurs. Aujourd’hui, je parlerais d’un bilan intermédiaire : des signaux existent, mais ils ne se traduisent pas encore par un impact perceptible sur le terrain. Pour être crédible, cette politique doit s’appuyer sur une gouvernance claire, des résultats chiffrés et une communication fondée sur des indicateurs objectifs.
Selon vous, quels devraient être les grands chantiers économiques prioritaires du gouvernement en 2026 afin de replacer l’économie sur une trajectoire plus soutenable, inclusive et résiliente ?
Pour 2026, la priorité est de restaurer la confiance par la clarté et le rythme : décisions plus rapides, règles plus prévisibles et exécution visible. Ensuite, il faut sécuriser la trajectoire budgétaire : renforcer la mobilisation des recettes et mieux cibler la dépense, sans casser la croissance. Enfin, il faut monter en gamme : attirer du capital et des talents de meilleure qualité, moderniser l’administration économique et fluidifier l’investissement. Le contexte international restant modéré en croissance, l’OCDE voyant 2026 à 3,4 %, Maurice doit créer ses propres moteurs: innovation, productivité, services à forte valeur ajoutée. Une économie petite et ouverte gagne quand elle est rapide, lisible et crédible.
Le magazine américain «Time» a désigné les architectes de l’intelligence artificielle comme Personnalités de l’année, illustrant l’ampleur mondiale du phénomène de l’intelligence artificielle (IA) générative. Aux États-Unis, les géants de la tech prévoient à eux seuls d’investir près de USD 350 milliards dans ce domaine, malgré les craintes d’une éventuelle bulle. Que vous inspire cette course effrénée à l’IA, qui gagne désormais aussi le territoire mauricien ?
Plutôt que de parler de l’IA comme d’une révolution, Maurice devrait la traiter comme une infrastructure invisible, au même titre que l’électricité ou internet. L’enjeu n’est pas de créer des champions de l’IA, mais de faire en sorte que chaque entreprise, chaque administration et chaque travailleur bénéficient d’un socle technologique commun. Cela passe par des plateformes partagées, des données publiques exploitables et des solutions simples intégrées dans le quotidien économique. Dans cette logique, l’IA ne remplace pas l’humain ; elle augmente la capacité collective du pays à décider, produire et servir mieux. Le vrai risque pour Maurice n’est pas l’excès d’IA, mais son absence silencieuse.


